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French Translation: Organisation, imagination et action : comment transformer un mouvement étudiant en révolution


The following is a French translation of a recent article, “Organize, Imagine, and Act: How a Student Movement Can Become a Revolution,” translated courtesy of Résistance 71.

Résistance politique: Temps pour les mouvements sociaux de sortir du réformisme et de repenser leur mode d’action…

Nous avons traduit ici un article très récent d’Andrew Gavin Marshall, qui analyse les pièges réformistes dans lesquels tombent les mouvements sociaux les uns après les autres, du mouvement des indignés, à Occupy Wall Street en passant ici par l’étude du mouvement contestataire des étudiants québecois.

Marshall nous suggère un mode d’action à titre d’exemple basé sur l’éducatif et se rapproche en cela à la fois d’un modèle libertaire d’autogestion, mais également de la praxis pour une pédagogie critique si chère aux grands éducateurs que sont (étaient) Paulo Freire, Ira Shor et Peter McLaren.

Le message est clair: ce n’est pas en faisant des compromis avec un système corrompu et bien au delà de toute rédemption qu’on changera quoi que ce soit. Il n’y a pas de solutions au sein du système, nous devons changer notre attitude pour sortir du marasme sans fin de la société spectacle criminelle et mortifère qui n’en finit plus de mourir… Aidons la !…

“L’état est une relation sociale, une façon pour les gens d’interagir avec d’autres. Il peut-être détruit en créant de nouvelles relations sociales, en changeant l’attitude des gens les uns envers les autres.” (Gustav Landauer)

– Résistance 71 –

 

Organisation, imagination et action : comment transformer un mouvement étudiant en révolution

 

Par Andrew Gavin Marshall

 

le 18 août 2012

 

url de l’article original:

http://andrewgavinmarshall.com/2012/08/18/organize-imagine-and-act-how-a-student-movement-can-become-a-revolution/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Et donc il semblerait que la grève estudiantine québécoise soit en train de ralentir et de toucher à sa fin, alors que les universitésviennent de voter pour un retour en classe, avec environ 10 000 étudiants en faveur d’une poursuite de la grève – une nette réduction par rapport aux 175 000 étudiants en grève fin avril et début mai. La grève a commencé en février 2012, par opposition à une augmentation prévue de 75% des frais de scolarité. Les étudiants se sont mobilisés en très grand nombre, organisant des protestations de masse et des piquets de grève devant les écoles. Ils ont élargi le problème en un mouvement social plus vaste et ont été constamment confrontés à la violence de l’État, sous forme de police antiémeute, de spray au poivre, de gaz lacrymogène, de coups de matraque et de balles en caoutchouc, se faisant même piétiner par des chevaux et renverser par des voitures de police. Le gouvernement a fait passer une loi intitulée « Bill 78 » qui porte atteinte à la liberté d’expression et le droit de se rassembler librement. Il a également suspendu le semestre scolaire en cours afin de mettre fin aux piquets de grève. Maintenant qu’un nouveau semestre est sur le point de commencer, et que des élections se profilent dans les prochaines semaines, on est en train de rediriger les étudiants des rues vers les isoloirs. Le « Printemps d’érable » s’est métamorphosé en “Automne des élections”.

Entretemps, au Chili, où un mouvement étudiant initié en mai et juin 2011, mobilisé contre un système éducatif  extrêmement privatisé, continue avec une énergie renouvelée. Là-bas, les actions et mobilisations avaient connu des hauts et des bas au cours des 15 derniers mois, mais à la mi-août 2012, on a assisté à leur résurgence, comme les étudiants ont commencé à occuper des lycées, à bloquer les rues et à entreprendre des protestations de masse. Les étudiants participant à des occupations ont été menacés de perdre leur bourse d’étude. En plus d’un an de protestations, les étudiants n’ont pas vu le moindre changement significatif au niveau de leur système éducatif, ni même des signes qui indiqueraient que ceux au pouvoir considéraient leurs requêtesavec quoi que ce soit d’autre que du dédain et du mépris. Pendant longtemps, les étudiants ont été confrontés à la violence de l’État, à travers l’appareil oppressif d’une ancienne dictature militaire, combattant un système éducatifétabli aux alentours de la fin de cette ère. Les unités de police antiémeute s’opposaient souvent aux étudiants par l’usage de gaz lacrymogène, de canons à eau, de matraques, par des arrestations de masse et par d’autres moyens offensifs. Par la suite, la police a envahi les lycées et arrêté plus d’une centaine d’étudiants participant aux occupations – ce qui a provoqué un plus grand engagement de la part des étudiants universitaires, qui ont commencé à occuper la Universidad de Chile, qui ne l’avait pas été depuis le début du mouvement l’année précédente (souvent appelé l’Hiver chilien).

Au Chili, tout comme au Québec, les protestations, les marches et même le droit de manifester sont souvent déclarés illégaux. Dans les deux pays, quand les manifestations ont pris un tour violent (le plus souvent incité par la police elle-même), elles ont été nommées “émeutes”, et utilisées par les médias et le discours politique pour dépeindre le mouvement comme violent, extrémiste, provoqué par des fauteurs-de-trouble, des vandales, et des criminels. Cela est fait pour réduire le soutien du public aux manifestations (ce qui a beaucoup mieux réussi au Québec qu’au Chili), et pour, par la suite, rejeter les demandes des étudiants. Il existe, en réalité, bien d’autres similarités et analogies intéressantes entre l’Hiver chilien et le Printemps d’érable. Les étudiants et universitaires du Chili ont même exprimé leur solidarité aumouvement étudiant québécois.

C’est ici que nous nous trouvons face à un problème. Les mouvements étudiants n’ont pas l’air d’obtenir quoi que ce soit de tangible en termes de changement significatif. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont rien accompli; bien au contraire, en fait. Les mouvements étudiants ont réussi à mobiliser un grand nombre de personnes, à organiser des manifestations et, en effet, à politiser une génération, ce qui est leur plus sincère et plus important succès à ce jour. Les étudiants ont subi les campagnes de propagande, une répression violente, des intimidations à caractère légal, et, plus que tout, la détermination d’une élite qui perçoit chaque concession insignifiante sans exception comme le sacrifice le plus impensable qui pourrait anéantir la société En bref, les élites sont plus têtues que les étudiants ne pourront jamais l’être, et elles ont les moyens de maintenir leur position et de dominer les étudiants à l’usure, dans l’éventualité où ils ne pourraient pas simplement les faire obéir par la peur ou les écraser. Par conséquent, même si les actions symboliques et la radicalisation politique sont des progrès nécessaires, la volonté de continuer à agir et l’espoir de manifester des idées radicales s’épuisent, s’usent, perdent de leur optimisme et sont sapés de leur force. Tout cela sera incroyablement difficile à raviver si les circonstances et les plans d’action ne changent pas.

Alors peut-être est-il temps de mettre en place une nouvelle tactique. Au lieu de radicaliser après avoir mobilisé, les étudiants pourraient commencer par effectuer des radicalisations qui guideraient ensuite les mobilisations. Tout mouvement social souhaitant avancer, grandir et devenir autre chose qu’une simple exigence de réformes, ou qu’une simple demande auprès du pouvoir, doit fournir quelque chose aux étudiants, aux communautés et au grand public; il doit créer. Voici la différence entre un mouvement réformiste et un mouvement révolutionnaire. Dans ce contexte, le mot “révolutionnaire” ne sous-entend pas une usurpation du pouvoir étatique avec renversement violent de l’autorité, mais plutôt la transformation radicale de notre conception et de notre participation dans certains secteurs spécifiques ou dans tous les secteurs de la société. Donc, il est essentiel de proposer de nouvelles idées pour l’action, plutôt que de discuter et de débattre les nouveaux termes de la capitulation. Cela peut faire toute la différence entre le peu que les étudiants obtiendront suite à leurs demandes, et ce que nous avons à gagner d’une nouvelle (infra)structure éducative elle-même. Une discussion incluant de nouvelles idées doit remplacer – ou coïncider avec – l’articulation des demandes ignorées.

Comment parvenir à cela? À quoi cela ressemblerait-il?

Pour les étudiants, le problème fondamental, ce sont les études. Pour ce qui est des mouvements étudiants, la croissance est venue d’une expansion du problème à une question sociale plus large, et d’une association avec d’autres organisations et avec d’autres causes. Cela étend son ampleur, et donc, la base de soutien pour un mouvement étudiant. Cependant, les syndicats reconnus ont joué un grand rôle dans la direction (ou les tentatives de direction), le financement et l’organisation en coopération avec des mouvements étudiants. Bien que la cause des travailleurs soit un problème qui doit être envisagé, les syndicats qui ont survécus jusqu’ici, environ trente ans dans l’ère de la mondialisation néolibérale, ont survécu uniquement car ils fonctionnent sur un principe de coopération avec les pouvoirs établis de la société, à savoir l’État et les corporations. Ce sont des institutions corporatistes.

Il y a plus de cent ans, les syndicats étaient extrêmement radicaux, organisés, énormes, et révolutionnaires. Les actions et les idées en rapport avec un travail radicalement organisées sont ce qui mena à la journée de 8 heures, aux weekends, aux retraites, à la sécurité de l’emploi, aux allocations diverses, à la fin du travail des enfants, et à bien d’autres choses encore. Par la suite, les syndicats durent faire face à approximativement un siècle de brutalité, de violence, de cooptation, et de destruction. Ceux qui ont tenu le coup ne sont pas radicaux, mais juste légèrement réformistes. Je dis “légèrement” parce qu’ils ne se mobilisent pas pour combattre pour de nouvelles idées ou causes, mais uniquement pour conserver les réformes antérieurement mises en place suite à une agitation radicale des travailleurs. Donc, les représentants syndicaux servent de pare-chocs pour la police brutale de l’État et les intérêts des corporations et du capital organisé qui cherchent constamment à saper et à exploiter les travailleurs. Les principaux syndicats servent généralement à amortir le choc des coups portés à la main-d’oeuvre quand l’élite abaisse le marteau. Dans ce système-là, tous les droits, toutes les allocations, tous les acquis en matière de sécurité et toutes les protections se font progressivement miner puis supprimer. Lorsque les syndicats officiels fournissent fonds et guidance aux mouvements étudiants, ils le font en les détournant des voies radicales ou révolutionnaires, et promeuvent une direction extrêmement réformiste, qui ne peut être envisagée qu’à travers des négociations et une capitulation envers l’État et les intérêts des corporations. Voilà qui nous a amené là où nous en sommes.

Quand il s’agit d’engagement et d’interaction, de solidarité, de coopération avec les travailleurs, ce devrait être les étudiants les plus radicaux – et les plus radicalement organisés – qui redirigent les syndicats vers une direction plus radicale, pour les ramener à leurs origines, à une époque où ils accomplissaient de bonnes choses au lieu d’adoucir leurs échecs. Si ceux-ci refusent d’être radicaux, alors les étudiants doivent encourager et essayer de trouver des moyens de soutenir de nouvelles organisations des travailleurs: fournir de l’assistance, de la guidance, des idées, ainsi qu’un soutien physique et moral. Les étudiants pourraient se mobiliser dans les rues pour défendre aussi bien les droits des travailleurs que leurs propres droits.

Ce qui est à retenir ici, c’est que pour rendre un mouvement plus radical et pour le rendre révolutionnaire, ce dernier doit coopérer avec, soutenir, et être soutenu par d’autres mouvements et organisations révolutionnaires. Si la force dominante est réformiste, officialisée, et corporatiste (termes que j’utilise pour qualifier une chose dont l’idéologie de fonctionnement est tolérante envers l’État et envers une société dominée par le cartel des industries), alors les organisations qui en font partie essayeront de récupérer, rediriger, et détourner votre mouvement vers une “zone sûre” pour les élites, si elles ne réussissent pas à le saper complètement et à l’éliminer. Ce comportement ne provient pas nécessairement d’un désir insidieux de détruire vos mouvements étudiants, mais plutôt d’une idéologie insidieuse enchâssée dans chacune des fonctions de leurs organisations. Donc, l’intégration, le soutien mutuel, la dépendance et l’interaction avec d’autres mouvements sociaux doit se situer à un niveau radical et révolutionnaire si vous souhaitez maintenir le potentiel et le désir qui réside au sein de votre propre mouvement. C’est malheureux, parce que cela rend les choses plus difficiles, mais c’est la réalité des choses.

Par conséquent, ce qu’il faut, ce sont des idées radicales au niveau de l’organisation, pour que les associations d’étudiants et les autres associations avec lesquelles elles interagissent soient obligées de rendre plus de comptes à leurs membres, et ce de manière directe. Au lieu d’avoir des délégués ou des représentants qui prennent toutes les décisions (ce qui est le mode de fonctionnement de notre gouvernement), ces dernières doivent être prises par les membres, et les représentants ne devraient jouer un rôle que dans leur mise en pratique et que dans leur organisation. Les associations étudiantes, au Québec et ailleurs, fonctionnent davantage de cette façon, alors que les autres groupes, notamment de travailleurs, ne le font en général pas. Si les associations d’étudiants ne fonctionnent pas comme cela, c’est le premier problème à régler: soit il faut exiger que les associations changent, soit il faut en créer de nouvelles et de cette façon rendre obsolètes celles qui ne sont pas représentatives de la volonté de leurs membres. Donc, pour qu’un mouvement étudiant devienne révolutionnaire, la première étape est une radicalisation de l’organisation.

À présent, passons à quelque chose de plus intéressant: comment radicaliser les idées et les actions dans l’enseignement lui-même. Cette nouvelle étape traite de la radicalisation de l’action. Alors que la première étape, à bien des égards – la radicalisation de l’organisation – avait été franchie par bien des mouvements étudiants, les actions elles-mêmes manquaient de radicalisation. Elles étaient grossièrement limitées à des manifestations de masse, à des piquets de grève, à des occupations d’écoles, et à la rébellion des jeunes contre la violence et la répression avérées de l’État. Toutes ces actions ont leur importance propre: établir la solidarité, s’unir pour avoir plus de force, être présent sur l’espace public, démontrer volonté et pouvoir, développer l’”estime de soi” du mouvement social. Elles sont nécessaires, mais si elles n’évoluent pas, le mouvement lui-même ne peut pas évoluer. Donc, ce qu’il faut à ce stade est une discussion pour trouver de nouvelles idées d’action. Assez typiquement, comme c’est le cas pour le moment au Québec, on dit aux étudiants de dégager les rues et d’aller voter, là où un “réel” changement peut être opéré. Ceci est illusoire et ne sert à rien. À moins qu’il n’existe un parti radical, le mieux que l’on puisse espérer est de retarder l’inévitable dégradation de l’enseignement, ou peut-être d’obtenir une meilleure concession, qui tiendrait probablement plus de l’insulte que de l’encouragement.

De nouvelles propositions d’action doivent venir des étudiants eux-mêmes et de nombreuses initiatives pourraient être à la fois discutées et entreprises. En gros, au lieu de demander quelque chose du pouvoir, créez quelque chose de nouveau. Si l’enseignement est ce que vous voulez, commencez à le développer vous-mêmes. Dans le cas de l’occupation des écoles, pourquoi les étudiants ne commenceraient-ils pas à débattre des problèmes, à partager leur savoir, à inviter des professeurs, des universitaires et d’autres personnes qui soutiennent le mouvement pour venir parler avec eux et partager ce qu’ils savent?

Cela ne doit pas forcément se dérouler que dans les écoles occupées, même si ce serait assez symbolique, mais cela pourrait essentiellement prendre place dans n’importe quel espace public. L’initiative fonctionnerait comme un genre de système éducatif populaire, conçu pour partager et développer le savoir, par pour fabriquer de la main-d’oeuvre. Les occasions d’emploi des jeunes sont déjà en train de disparaître partout, et elles continueront à le faire au fur et à mesure que la crise économique empire. Ce genre de “forums éducatifs” pourrait éventuellement être conçu de telle manière à instruire et à partager des connaissances sur des questions pertinentes pour les mouvements étudiants eux-mêmes: l’histoire de l’enseignement, l’histoire des protestations et des mouvements sociaux, le pouvoir politique, la répression, le système économique – capitalisme, néolibéralisme, etc. Cela pourrait – et devrait – s’étendre à des questions de plus ample importance et à des champs de savoir plus vastes, comprenant l’art, les sciences, la philosophie, etc. Il y a déjà des gens dans la société qui ont obtenu des connaissances à travers les institutions éducatives, et donc, il y a déjà des gens capables d’apporter ces connaissances dans un nouveau forum, et d’une façon nouvelle.

Pour donner un exemple, imaginez un “cours” (ou un forum) sur l’histoire des luttes sociales. Tout d’abord, il faut trouver un espace physique, il faut donc s’installer dans un parc, se donner rendez-vous dans un endroit public, louer un espace, ou occuper un espace (tel que le hall d’une école). Il faudra aussi que les étudiants discutent au préalable – probablement via des réseaux sociaux – quels intellectuels et autres individus ils souhaiteraient inviter pour venir leur parler du problème en question. Les interlocuteurs invités partageraient alors leurs connaissances sur l’histoire des luttes sociales, encourageraient la discussion, débattraient l’un avec l’autre, et lieraient directement conversation avec les étudiants. Pour chaque interlocuteur extérieur invité, un étudiant devrait aussi être invité à parler, pour partager ses propres connaissances et pour pouvoir répondre sur un même pied d’égalité. Le principe qui veut que les étudiants ne soient là que pour apprendre et pas pour enseigner est une mauvaise conception à laquelle il conviendrait de remédier. Il faudrait aussi laisser le grand public participer à ces forums. Le but devrait être de diffuser le savoir et de favoriser le débat au sein de la population tout entière, pas juste entre les étudiants. Mais ce sont les étudiants qui sont capable d’apporter ce forum à la population dans son ensemble. Il faudrait aussi: que ces forums soient diffusés via les médias sociaux, qu’ils soient filmés et enregistrés pour être regardés sur Internet, à la fois en direct et en rediffusion. Les étudiants pourraient créer des “coopérations à thèmes”, éventuellement avec un groupe d’étudiants organisés un peu comme les associations estudiantines plus grandes (avec une démocratie directe), qui superviseraient l’organisation de chaque sujet ou de chaque problème: l’histoire des mouvements sociaux, l’économie politique, les études en communication, etc. Chaque “coopération” pourrait monter son propre site Internet, où la communauté entière serait appelée à prendre la parole, à apporter son soutien, à proposer des interlocuteurs, des problèmes et des rencontres, à regarder des forums archivés ou retransmis en direct, à débattre sur des forums en ligne, où elle serait informée des événements et des interlocuteurs [qui vont être invités]  et où on lui fournirait de quoi s’instruire, des choses à lire, etc. Les étudiants pourraient écrire des articles qui seraient ensuite publiés ouvertement sur de tels sites, pour promouvoir la discussion et utiliser réellement les connaissances au lieu d’écrire des articles pour recevoir une note [par le professeur, N.d.T.], ce qui est une notion assez absurde. Les sites Web créés pourraient avoir une rubrique “Nouvelles” qui donnerait les nouvelles et les changements du monde entier qui sont en rapport avec le problème dont ils traitent. La coopération elle-même – à la fois au sein de la communauté et sur Internet – devient alors un forum pour le développement et l’expansion des connaissances à une part bien plus large de la société, à l’échelle locale et à l’échelle mondiale.

C’est là que le fait d’agir devient encore plus important. Pour qu’un mouvement social survive et s’agrandisse en un mouvement révolutionnaire, il ne doit pas s’isoler, et il doit entrer en contact et interagir directement avec la population dans sa globalité. La meilleure façon d’accomplir cela, qui a aussi l’effet nécessaire d’accroître le soutien de la population envers le mouvement, est de rendre un service ou de satisfaire un besoin. Dans le cas d’un mouvement étudiant, ce besoin est l’instruction. La simple “ouverture” de forums au grand public pourrait ne pas suffire. Les étudiants ou les “coopérations à thème” pourrait organiser, individuellement, de plus petites réunions et discussions, dans leur voisinage et en se donnant rendez-vous dans toute la ville, dans toute la région ou dans tout le pays, au cours desquelles les étudiants parleraient eux-mêmes avec et au public des problèmes que leurs études les ont formés à analyser.

Au Québec, où les étudiants ont été sans cesse catalogués par les médias et par les élites comme des “sales gosses favorisés “, cette stratégie pourrait nous permettre de partager nos soi-disant “droits” avec la population tout entière, et sans que cela leur coûte un sou. Ainsi, lorsque les étudiants augmentent leurs connaissances, ils peuvent les partager avec autrui. Par exemple, quelques étudiants en histoire pourraient tenir un petit forum dans un café ou dans un lieu public de petite taille dont ils auront au préalable fait la publicité dans le voisinage ou via des médias sociaux, invitant les gens à venir écouter et participer gratuitement à une discussion sur un sujet d’histoire bien précis. Bien entendu, dans de telles circonstances, il ne faut pas simplement déployer des connaissances abstraites ou difficiles à comprendre, mais des connaissances qui soient d’intérêt pour ceux qui en discutent. Par conséquent, si la discussion porte sur “l’histoire des mouvements sociaux”, les étudiants devraient partager ce qu’ils savent à ce sujet, mais en faisant le parallèle avec le mouvement social en cours, avec les conditions sociales de la population dans son ensemble, en posant des questions et en discutant avec les autres personnes présentes lors de la rencontre, favorisant la discussion et le débat. Ainsi, au lieu que le public ne voie les étudiants comme “des favorisés”, il pourrait en arriver à les voir comme “responsables”.

Ce genre de tactique devrait surtout être utilisé au sein des communautés pauvres, ou opprimées, où les étudiants auraient la volonté d’écouter et d’apprendre davantage qu’ils n’auraient tendance à parler et à enseigner. Cela est dû au fait que pour beaucoup de mouvements étudiants, simplement par leur position d’étudiants, viennent généralement de couches plus favorisées de la société que les communautés réellement pauvres, minoritaires, constituées d’immigrants ou autrement opprimées. Ces dernières n’interviennent pas, pour la plupart, dans les mouvements étudiants eux-mêmes. Cela doit changer, et pour une raison très fondamentale: il y a beaucoup à apprendre de ces communautés. Les peuples opprimés ont vécu et connu pendant une période beaucoup plus longue ce que la majorité des étudiants ne font que commencer à apprendre et à expérimenter, à savoir la vraie nature et les vrais intérêts du pouvoir, l’appareil étatique violent et oppressif, le point faible du système économique, la réalité de la vie sociale pour beaucoup de gens. En bref, ce serait un moyen de sensibiliser les étudiants à des problèmes plus profonds sur les dissensions sociales, en écoutant et en parlant directement à et avec ceux qui vivent au coeur de sphères sociales opprimées.

Mais on ne peut prendre sans donner, et donc même si les communautés opprimées désirent éventuellement partager leurs connaissances avec les étudiants et engager la discussion et le débat, les étudiants doivent leur donner quelque chose en échange. Il y a un moyen très simple de commencer à appliquer ce principe : demandez-leur ce dont elles ont le plus besoin. Par exemple, si une communauté cite le coût et la qualité de la nourriture comme problème principal, les étudiants pourraient alors quitter la première réunion en ayant l’intention de s’organiser et de faire des plans concernant ce problème. Les étudiants pourraient avoir leurs propres discussions, réunions, débats, et pourraient partager leurs idées quant à la solution à ce problème précis dans cette communauté en particulier. Ils pourraient par la suite proposer une variété d’idées aux dirigeants de ces communautés. Ces idées seraient soumises à leur critique, à leur rejet, à leur soutien, etc. avant d’être remises à l’étude accompagnées de nouvelles suggestions, ou avant que l’on ne se mette au travail, mettant les idées en pratique.

Donc par rapport au problème de l’alimentation, par exemple, les étudiants pourraient peut-être s’organiser autour de l’idée de créer un jardin communautaire pour cultiver des denrées alimentaires, proposer cette idée à la communauté, et, si cette idée est acceptée et soupesée, ils pourraient trouver un terrain, le soutien et le matériel dont ils ont besoin, et travailler avec les membres de la communauté à lancer et établir un tel jardin, afin de contribuer à l’avancement vers une forme d’alimentation durable, proposée gratuitement ou à bas prix aux gens habitant l’endroit. Éventuellement, on pourrait organiser une association étudiante chargée de promouvoir et de partager son savoir dans des domaines bien précis – horticulture, nutrition, etc., et celle-ci se déplacerait pour venir partager son savoir, aider à la tâche, elle pourrait même faire de cette pratique une caractéristique essentielle de son fonctionnement, à savoir d’aller vers d’autres communautés pour les aider à établir une alimentation durable.

Ce ne sont, bien sûr, que des idées d’action, il n’y a aucune raison de suivre ce plan spécifique. Le simple but de ceci est de promouvoir une discussion sur ce concept: les actions, les organisations, et les objectifs qui seront le fruit d’une radicalisation de l’action ont des chances d’être beaucoup plus variés, intéressants, et efficaces que ces seules suggestions. Cela dit, j’ai utilisé ces exemples d’actions et d’idées pour montrer comment un mouvement étudiant protestant contre quelque chose (comme l’augmentation des frais de scolarité), peut devenir un mouvement révolutionnaire visant à obtenir quelque chose.

Ces actions sont révolutionnaires parce qu’elles obligent les gens à remettre en cause et à réévaluer leur conception de l’enseignement, de l’éducation, de sa manière de se dérouler, de son but final, de son institutionnalisation, de la philosophie, etc. Les actions elles-mêmes impliquent directement les gens, elles puisent dans la population et apportent quelque chose à la population, dans son ensemble. Par cet effet, non seulement le soutien augmente, mais il y a aussi un renforcement des idées et des actions des étudiants eux-mêmes. À ce point, qui est concevable, ce mouvement ne serait plus qualifié d’estudiantin, mais ne pourrait être identifié que comme un mouvement social bien plus vaste, qui aiderait à radicaliser la société elle-même à une échelle plus large, ce qui apporterait à son tour de nouvelles idées et actions aux étudiants; la solidarité à la fois en parole et en actions.

Ces actions sont révolutionnaires parce qu’elles tentent de contourner les structures du pouvoir au lieu de dépenser toute leur énergie à les combattre de manière directe. En évitant la structure du pouvoir – l’État, les écoles, les corporations, etc. – les étudiants créeraient une structure éducative parallèle au sein même de la société, rendant la structure existante de plus en plus obsolète. Une fois fait, le poids de l’État et d’autres institutions serait réduit dans les négociations, parce que les étudiants ne dépendraient plus exclusivement d’eux pour recevoir une éducation. L’État tenterait très probablement de réprimer un tel mouvement, ou peut-être même d’offrir des récompenses et des concessions beaucoup plus importantes. Il pourrait même accepter les exigences antérieures des étudiants pour les faire retourner à l’école et les réintégrer à un système éducatif contrôlé par le pouvoir. L’État est bien adapté pour gérer les confrontations directes: c’est pour cela que la police, les armées, les armes à feu, les insignes et les avocats sont faits. Peu importe qui vous êtes, ce que vous exigez, ou bien où vous l’exigez, l’État peut tout simplement vous attaquer au gaz lacrymogène, vous effrayer, vous disperser, et vous avoir à l’usure. Mais quand on passe autour de la structure du pouvoir, que l’on crée et que l’on établit quelque chose de nouveau, sans contrôle ni directives de la part des institutions établies du pouvoir, ce dernier devient très nerveux et se sent mis en danger.

Il serait stupide de penser que les structures du pouvoir ne réagiront pas encore plus violemment qu’elles ne l’ont fait jusqu’à présent – elles le feront plus que probablement. La différence principale, cependant, sera que le soutien du public au mouvement aura, en théorie, explosé, et dans l’éventualité d’une violence accrue, il explosera de colère et de désaccord contre l’État. En bref, alors qu’il est probable que l’Etat accroisse ses tentatives d’intimidation et sa brutalité, la réponse du public sera probablement plus puissante qu’elle ne l’aura jamais été. Nous avons déjà été témoins d’un exemple de cela au Québec, quand le gouvernement fit passer la loi “Bill 78″; une bien plus grande proportion de la population se mobilisa en opposition au gouvernement. Cependant, cet effet s’est maintenant largement évanoui, et il faut se refocaliser sur la différence entre se mobiliser contre quelque chose, et se mobiliser pour quelque chose. De la différence entre l’opposition et la proposition, entre le fait d’exiger et le fait d’agir.

L’idée centrale que je défends, c’est que pour transformer un mouvement estudiantin en mouvement révolutionnaire, on doit transformer ses exigences en matière d‘éducation en actions pour l’éducation. Si le problème est l’éducation, la solution est l’éducation. L’incapacité des mouvements étudiants à faire respecter leurs exigences révèle un défaut profondément enraciné dans notre société, à savoir que les institutions ne représentent pas et ne répondent pas aux exigences de leurs membres supposés – fait qui les rend illégitimes. Cette faille se manifeste dans toute la société. Si même le gouvernement, qui est censé “représenter” ses citoyens, ne reflète ni les intentions ni les intérêts populaires, alors il est illégitime. La plupart des institutions ne donnent même pas à leurs membres leur mot à dire quant aux personnes qui les dirigent. Certaines d’entre elles, comme les gouvernements, proposent parfois des élections par lesquelles les gens peuvent choisir des candidats, mais après cela toutes les décisions leur sont enlevées des mains. D’autres, comme les écoles, les corporations, les banques, les médias, etc. ne permettent même pas à leurs membres de choisir qui sera aux commandes, ne parlons même pas des directives et de l’action. Les conseils d’administration des universités sont peuplés de banquiers, d’anciens élus du gouvernement, de cadres d’entreprise, d’officiels dans des fondations, et d’autres membres des élites de l’establishment. Par conséquent, sous leurs commandes, les universités sont dirigées de telle manière à rencontrer les intérêts de l’élite. Ce mode de fonctionnement est défaillant et mauvais. Cependant, parce que la plupart des institutions fonctionnent d’une cette manière dans la société entière, on a tendance à ne pas le remarquer et à accepter simplement que “c’est comme ça”.

Les étudiants doivent maintenant se demander: La situation doit-elle obligatoirement être comme cela? Quelle serait l’alternative? Que faudrait-il changer? Comment pourrait-on le changer? Quel est le but des études? Ces questions mènent à d’autres questions, plus vastes, concernant la société dans son ensemble et, par conséquent, elles rendent nécessaires à plus large échelle une radicalisation, une organisation et une révolution de la société elle-même. C’est une vaste idée, mais je pense qu’elle est aussi logique. Comme la situation socio-économique de la plupart des gens continuera à se dégrader dans un futur proche – et peut-être d’autant plus rapidement que la crise économique mondiale s’accélère – de telles idées et de telles actions deviendront de plus en plus nécessaires et récolteront beaucoup plus de soutien.

Depuis le début de la crise économique en 2007 et 2008, le monde a vu s’accélérer rapidement les mouvements de résistance, les protestations, et les luttes révolutionnaires. Le monde est en train de se réveiller d’un long sommeil paisible bercé de consommation et de consentement, au moment où la situation de la crise révèle de profonds défauts dans les structures, dans l’idéologie et dans les agissements du pouvoir. Nous sommes en train d’assister à la prolifération rapide de mouvements de résistance à l’échelle mondiale, mais il leur en faudra encore bien plus avant que de devenir des mouvements révolutionnaires à l’échelle mondiale. Cela ne fait que commencer, mais il faut de nouvelles idées et de nouvelles actions pour avancer. Il serait peut-être très difficile d’entreprendre de telles actions maintenant, mais au moins, les mouvements étudiants devraient commencer à avancer dans leurs discussions, à débattre de la direction à prendre, et à favoriser l’émergence de nouvelles idées. Ce sont, après tout, les compétences que l’enseignement est censé nous donner.

Peut-être est-il temps de mettre notre savoir en pratique.

 

Andrew Gavin Marshall est un chercheur et un auteur indépendant qui vit à Montréal, Canada. Son site Web (www.andrewgavinmarshall.com) contient un certain nombre d’articles et d’essais basés sur une analyse du pouvoir et de la résistance dans les domaines politique, social et économique. Il est chef de projet pour The People’s Book Project, et est actuellement en pleine rédaction d’un livre sur la crise économique mondiale et les mouvements de résistance émergents dans le monde. Pour l’aider à mener son livre à terme, nous vous remercierions d’envisager de faire un don via son site Web ou via Indiegogo.


1 Comment

  1. jack graham says:

    Andrew, — Why do you so love revolution? It is youth which impels you to exclaim your love of revolution? Surely, it cannot be wisdom. I am not talking about peaceable, lawful revolution, contemplated and allowed by the constitution itself and led by conservative statesmen, like the English Revolution of 1688-1689. Those kinds of transformation happen, but they are rare, but even such revolutions are difficult, for the so-called “Glorious Revolution” led to the Bank of England and endless wars in Europe. But revolution, as you use the term, generally means a temporary breakdown of civilized order, grievous injustice, judicial murder, genocide, etc., as with the French Revolution, which exchanged orderly constitutional reform under Louis XVI for ruinous wars under Napolean and national ruin, not to mention the tragedy which followed over the course of 130 years after Waterloo. The very best thing that can be said about the American Revolution, which had nothing to do with taxes, tea, and George III as we have been told, but was caused in fact by an inadequate domestic money supply for the English colonies, was that it could not be avoided once it erupted, and fortunately was led by the likes of Washington and Franklin, — i. e., conservative statesmen, men who understood the lessons of history and understood how to apply them to their own time. In short, revolution is to be avoided and contained, because it promotes disorder harmful to civilized existence. The student uprising in Quebec, for example, was based on just cause, but led by amteurs who became marionettes of anarchists and unions. The “occupy Wall Street” movement was certainly based on just cause, but was hijacked by the likes of Angela Davis, Cornell West, and Michael Moore, rank socialists and intellectual lightweights who wouldn’t know to promote sound constitutional order if they had a chance, and so, fortunately, it fizzled out. What you have said so well in earlier writings, in conjunction with Professor Chossudovsky for example, is that the United States and Europe, and to a lesser but excessive extent Canada, have been subverted by the powers of high finance who are up to no good. Why not, then, talk about monetary reform — honest money under a regime of transparent and regulated public authority –, which, if expertly designed and implemented, can heal us from the current crisis of Western civilization? Isn’t clandestine subversion of our system of money and credit the problem here? Why proclaim revolution as if it were a good thing, when at best it is a necessary evil and usually is a catastrophy?

    I attach for your consideration the text of a speech which I delivered on a memorable occasion not long ago. It is only an introduction to what I have in mind, which might lead to the works of Henry Clay Dean, Alexander Del Mar, Charles A. Lindbergh Sr., Louis McFadden, and certain others up to the present time. — John Remington Graham of the Minnesota Bar (#3664X)

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